Mobilité dans le Grand Genève: « Il faut plus d’ingérence transfrontalière »

janvier 12, 2020 Non Par thonon.ch



L’annonce de la validation par l’Etat français du projet d’autoroute Thonon-Annemasse fait face à des annonces de recours émanant d’associations savoyardes mais également de la Ville de Genève. De vives réactions, souvent cocardières et belliqueuses apparaissent sur les réseaux sociaux. Le défenseur le plus en vue de la voie rapide, Jean-Christophe Bernaz, parle d’une « déclaration de guerre » et « d’ingérence internationale »: « Nous allons faire comme Trump en Irak ou en Iran et foutre le bordel là-bas (à Genève, ndlr) avec des actions coups-de-poing! ».

Plus diplomatiques, les élus de trois communautés de communes du Chablais (Thonon Agglomération, Communauté de communes du Pays d’Evian et celle du Haut-Chablais), mais aussi le Syndicat intercommunal d’aménagement du Chablais et le Pôle métropolitain du Genevois français (qui regroupe six intercommunalités de Haute-Savoie et deux de l’Ain) ont exprimé leur « plus vive réprobation ». Pour eux, la Ville de Genève « ne respecte pas ses engagements ». « Nous devons ainsi rappeler que la DUP (déclaration d’utilité publique, ndlr) est établie après concertation de l’Office fédéral de l’environnement de la Confédération suisse. La liaison autoroutière entre Machilly et Thonon-les-Bains est par ailleurs inscrite dans le Schéma d’agglomération du Grand Genève, depuis 2007 (…)La Ville de Genève a donc pris part à la construction de cette stratégie, depuis près de 15 ans, à travers trois générations de Projet d’agglomération, impliquant l’ensemble des partenaires suisses et français du Grand Genève. »

Pour Rémy Pagani, conseiller administratif de Genève, l’importance de cette charte était de pouvoir construire les projets de transports en commun transfrontaliers et de mobilité douce comme le tram jusqu’à Anemmasse, le Léman Express ou les bus à haut niveau de service, quitte à fermer les yeux sur les projets routiers au moment de la signature de la charte, comme il l’a rappelé au micro de Léman Bleu: « On a signé alors qu’on s’est aussi opposé à la traversée de la Rade alors que ça faisait aussi parti de la charte! ».

« Il ne peut y avoir deux politiques des transports dans un territoire aussi petit que le Grand Genève. La politique la plus cohérente reste celle de la ville-centre, Genève, qui met l’accent sur les transports en commun ».

Claude Barbier, historien

Claude Barbier, historien savoyard et co-auteur du livre « Aller et venir, transports et mobilité dans le Pays de Genève » (La Salévienne, 2019) juge que les « réactions épidermiques du types « ingérence internationale » sont assez curieuses: lorsque Genève a évoqué la traversée de la Rade, certains, en Haute-Savoie se sont offusqués des conséquences que cela allait avoir dans la circulation dans la région d’Annemasse et de Douvaine. »

Sur la page Facebook de l’Acpat (Association de concertation et de proposition pour l’aménagement et les transports), Caroline commente: « Il serait souhaitable qu’en pensant écologique et bien-être on ne laisse pas de côté les plus précaires, ceux qui préfèrent avoir un travail près de chez eux mais que la précarité laborale les obligeant à faire 80 km par jour parce qu’il n’y a ni cars ni bus pour les amener à leur lieu de travail. » Malheureusement le Léman Express n’est efficace que jusqu’à Annemasse et lacunaire au-delà, dans tout le territoire savoyard. Un doublement des voies et une modernisation du réseau permettrait aux Chablaisiens de rejoindre facilement et rapidement Annecy ou la vallée de l’Arve par exemple. Avec des connexions de transports en commun routiers dans les gares pour desservir les lieux de travail comme le Centre hospitalier CHAL ou les zones commerciales et industrielles. Encore faut-il y mettre les moyens. Alors entre l’autoroute privée très probablement subventionnée par le Département de la Haute-Savoie (« subvention d’équilibre ») et les transports publics de qualité, il faudra choisir. « Pour rappel, on a le réchauffement climatique aux fesses… Alors les projets autoroutiers ne sont franchement pas souhaitables… Et le réchauffement climatique n’a pas de frontière », commente Lionel, un autre utilisateur du grand réseau social.

L’ancien batonnier thononais Jean-Luc Favre commente sur Facebook: « Nous avons tous souhaité ce projet d’autoroute il y a 10 ans. Est il encore raisonnable et approprié aujourd’hui? (…) La Ville de Genève ouvre heureusement un vrai débat public tronqué par le clientélisme politique et le lobbying (…) Par sa position historique, économique, géographique, Genève est légitime à agir (…) Monsieur Monteil et son conseil départemental nous ont conduit dans une impasse dépassée en prenant l’option routière dans le département depuis 20 ans. On paie l’addition. »

Pour Claude Barbier, « il ne peut y avoir deux politiques des transports dans un territoire aussi petit que le Grand Genève. La politique la plus cohérente reste celle de la ville-centre, Genève, qui met l’accent sur les transports en commun, à une époque où l’attrait de la voiture recule – il n’y a qu’à voir l’appétence des jeunes à passer leur permis de conduire…. »

Et d’appeler les responsables politiques et les associations à se mêler des affaires du territoire partagé: « Il faut plus d’ingérence transfrontalière, qu’on se dise franchement les choses, sans avoir à menacer son

voisin de déclencher chez lui le bazar. De plus en plus, on va être confronté à ces problèmes de décision politique dès lors qu’un projet a un impact transfrontalier. Nous avons trop peu d’outils de collaboration transfrontalière, ceux-ci souffrant au surplus d’un manque de légitimité démocratique : on a une page blanche devant nous. A nous de la remplir, loin des éructations et des coups de gueule. »

Article publié originellement sur le site de notre partenaire Journal de Bâle et Genève.